

Nous sommes allés rencontrer Abdelkader Benchamma à l’occasion de son exposition Dark Matter, du 27 avril au 31 mai 2011 à la galerie du Jour Agnès B.
N’ayant préparé à l’avance aucune question, nous avons préférer laisser le dialogue direct et improvisé s’instaurer, en demandant à Kader de commencer en commentant une pièce de l’expo en particulier, un dessin noir issu d’une nouvelle série que l’on peut apercevoir sur la photo ci-dessous :

Abdelkader Benchamma : Ça s’appelle Sculpture. C’est un petit format qui rappelle les grands formats de la série du même nom. Ce n’est pas vraiment un dessin préparatoire parce que j’en fais très peu. Je l’ai réalisé en parallèle des grands formats, pour aller un peu plus loin sur cette idée de sculpture. Ce sont des dessins réalisés avec contrainte : il y a une règle de base assez minimale, et à travers cette règle j’essaie d’élaborer une pièce ou un volume et de déformer un peu cette contrainte minimale et rigide (tout est fait à la règle) pour arriver à quelque chose qui est une sorte de volume mais qui reste toujours trouble au niveau de la perception.
Julien Kedryna/Collection : Un volume qui n’est possible qu’en dessin d’ailleurs.
Ouais. Même si celui ci a une perspective qui pourrait être juste. Et il y a aussi le sol qui donne l’idée de sculpture encore plus évidente. C’est surtout la réalisation qui est intéressante. C’est fait à la règle et uniquement avec des marqueurs noirs et avec juste une ligne rouge au centre.Tout le reste est réalisé avec des feutres habituels, des marqueurs pour papier, pour vitre, etc. Le fait de juxtaposer tous ces noirs donnent cette impression de couleur. Il y a très peu de superpositions, j’essaie vraiment de respecter cette contrainte. Le fait que deux noirs soient côte à côte fait qu’on se rend compte que l’un est plus gris ou plus violet que l’autre.
Dans ton travail il y a des éléments graphiques hyper récurrents, notamment ces grandes lignes parallèles qui sont souvent cassées, et dont les ruptures font apparaitre des choses volatiles. Lorsque tu évoques les contraintes, est-ce que tu te fixes des limites par rapport à ces éléments graphiques ? Comment tu travailles cet agencement ? Il y a des principes de contraintes liés à la soustraction, à l’horizontalité, à l’opposition entre matières rigides et matières plus souples, plus organiques…
Ce qui me plait dans ce système de lignes, qui sont plus ou moins rigides et plus ou moins faites à la règle, c’est cette idée de faire apparaître une forme sans réellement la dessiner. C’est ce truc d’apparition qui me plait, et qui rappelle le système d’impression, un système machinal. Et la manière de détourner ça et de réussir à avoir un truc mystérieux à travers quelque chose qui a plutôt l’air mathématique. Le fait de ne mettre que des lignes parallèles les unes au dessus des autres ça évoque plutôt le dessin mathématique, scientifique.
Voire géographique par moments…mais scientifique comme le titre de ton expo d’ailleurs.
Oui, Dark Matter. Ça se réfère à une théorie d’astrophysique.
Le titre en tout cas est très bien vu parce qu’il s’agit d’une matière invisible et qu’il y a vraiment ce rapport du visible et de l’invisible dans ton travail.
Exactement. C’est une matière omniprésente mais qui n’est pas cernable mais qui en même temps a une gravité. Du coup ça rappelle aussi mes grands formats. Il y a cet énorme lien entre des formes évanescentes et en même temps ce truc de forme massive, avec une densité, un dessin très chargé. Ils deviennent des sculptures par le fait qu’ils aient une gravité. Et la matière noire c’est aussi cette matière du dessin.
Dans ton travail il y a une réelle matérialité… Lorsque je te disais que je l’appréciais formellement, c’est aussi pour ça : pour moi il y a une richesse formelle qui peut se suffire.
Cette matérialité c’est quelque chose de très important pour moi dans le dessin. On peut le sentir avec ce truc de dessin qui peut aussi être élaboré, très dense, avec des formats habituellement plus réservés à la peinture ou à la photographie ou à l’installation, et le fait de le montrer comme ça est également très important pour moi. C’est une pièce qu’on va parcourir, il y a une frontalité qui ramène au corps…


Il y a plein de choses qui s’y réfèrent directement aussi à cette matérialité. Je suppose que ce n’est pas pour rien que tu as appelé ces dessins Sculpture.
Oui, et même au niveau de l’accrochage, le fait que les deux autres murs soient aussi vides : c’est une prise en compte de cet espace. Les pièces respirent, elles ne sont pas uniquement contenues sur ce mur. Ce sont des pièces très denses qui occupent un grand espace. Il est question de ça, de comment un dessin occupe l’espace. J’ai pensé l’expo entière à travers ces pièces là.
Tu perçois donc aussi cette matérialité propre au dessin dans l’espace de la salle.
Oui, j’espère que ça se voit ! Il y a eu un gros travail d’accrochage, de respirations, de vide. Dans cette exposition il y a beaucoup de murs vides et ils sont aussi importants que les dessins. Il y a l’idée de parcours aussi.
D’ailleurs on n’ose pas trop rentrer en passant par la sculpture. Comme souvent dans les expos, quand il y a par exemple quelque chose à manipuler, on ne sait jamais trop si on est invité à le faire ou non, ça a un coté intimidant.
Ouais. Pour moi de toute façon, le fait de la parcourir c’est pas quelque chose de très très important. La sculpture est conçue pour être parcourue, mais moi le premier, ce truc de participer à une œuvre j’ai du mal.

De toute façon, encore une fois, c’est une œuvre que tu as, je suppose, pensée formellement puisqu’elle se réfère à pas mal d’éléments de tes dessins : le bois, les ruptures, les bris…
Et le côté décor aussi, et le fait de le traiter comme une matière qui se comporte de manière étrange. Et puis oui, il y a ce truc de bris, comme dans les anciens pare-brises avec cette zone mystérieuse qui, si elle se faisait toucher par un gravillon, faisait tout exploser.
Ça revient souvent dans tes dessins cette idée de bris.
C’est plus lié à une idée de transformation, de flux, de dynamiques, de formes qui sont stables et inertes à certains moments mais qui à d’autres moments sont parcourue par des transformations. Ce sont des objets qui sont toujours entre plusieurs états.

Ça par exemple (les quatre dessins à gauche de l’image ci-dessus, ndr) c’est une série que je remontre, c’est assez rare, mais pour le coup c’est une série qui date de 2009 et qui s’appelle l’Apparente Stabilité des Autres. Il y a une approche du dessin presque scientifique, c’est-à-dire que le dessin est centré, il y a un phénomène qui est observé, un phénomène assez étrange d’une transformation de matière. J’imaginais des états de matières modifiés qui oscilleraient entre les états liquide, gazeux, vaporeux, solide etc.

Ce sont donc des choses qui sont sensées bouger, ça trouverait limite plus sa place en animation, et du coup c’est un challenge de le faire en une image figée…
Oui, j’avais cette contrainte du dessin qui me plaisait beaucoup : retranscrire ces états avec des outils super simples et un dessin assez limité – tout est fait au stylo. Ça demandait d’être très concis, d’être très précis.
Tu en montres quatre dans cette exposition, combien il y en a dans la série entière ?
C’est une partie d’une série de seize dessins, quelque chose comme ça. Après les séries c’est toujours assez flou chez moi, parce que ça ne s’arrête pas vraiment, elles prolifèrent, elles donnent naissances à d’autres pièces… Certaines fois je vais redessiner sur des séries…
Ah ! Tu modifies les dessins ?
Oui ça m’arrive. Ou de modifier les titres.
C’est marrant, ça refait vivre le dessin à un autre état que celui dans lequel il était figé.
Ouais, exactement.
On parlait tout à l’heure de la mise en espace, et, à ce sujet, c’est toi qui a scénographié cette expo ?
Voilà oui, je l’ai scénographié avec Jean François Sanz (le commissaire de l’exposition, ndr) et bien sûr avec les gens de la galerie, Laura Morsch et Stephane Lapierre, et Élodie Cazes aussi de la fondation Agnès B. qui m’ont suivis dans mes choix. J’ai pu assez librement penser à ce truc de parcours et à la scéno en général avec eux.

Comment tu penses les rapports entre les différents dessins ? Comment s’articulent ces dessins entre eux ? Sur ce mur par exemple (cf photo ci-dessus, ndr) il y a des séries antérieures et des travaux plus récents non ?
Toute cette série, mis à part deux exceptions, ce sont des dessins très très récents. Il y a du changement dans mes dessins, j’ai une liberté un peu plus accrue, j’ai plusieurs axes de recherche et j’ai moins de mal de passer d’un axe à l’autre. je modifie un peu les règles et j’ai plus de souplesse, j’ai plutôt envie de ça en ce moment.
C’est pour ça que tout à l’heure j’évoquais tes limites par rapport à tes principes de construction.
Là j’ai plus envie de profiter du potentiel du dessin, du potentiel de référent et du potentiel de réalisation en passant de dessin assez mécanique et fait à la règle à des choses très minimales, très légères, qui sont faites au stylo, avec des choses plus chargées, qui parlent plus de décor, de projet d’installation mais en même temps ça reste des dessins. La nouvelle série est presque uniquement réalisée à l’encre. C’est la première que je bossais juste au pinceau et à l’encre, d’habitude il y a ce truc de mise à distance à cause du stylo qui est toujours très fin, il n’y avait pas ce côté là très plastique. Là je reviens à ça, et il y a aussi ces dessins de sculpture : certains sont à la règle, très fins, très mécaniques, et donc je mets en place comme ça plusieurs pistes et c’est assez agréable. Pour moi ces choses se rejoignent. L’expo démarre avec cette sculpture qui est une sorte de scène. Mais c’est une partie de sol, ce n’est pas un vrai sol, il s’arrête devant le mur avec ses lattes qui sont apparentes. Ça rejoint ces nouvelles préoccupations de décor qui apparaissent dans mes dessins. il y a un jeu avec le faux qui est un peu plus évident.

Sur celui là on voit une sorte d’étrange paysage avec une installation et une projection et une partie du paysage est considérée comme fausse. On voit que c’est une sorte de peinture. c’est une forme de jeu sur la nature du dessin, qui est fausse d’emblée parce qu’elle n’est que la représentation de quelque chose. Ce truc là est mis en valeur et trouble un peu la perception avec ce truc d’un paysage qui est mis en scène et en même temps certains éléments du paysage sont présentés comme des éléments pouvant être réels même si c’est impossible.
Les mêmes idées sont développées là, avec une sorte de trou qui fabriquent des masses informelles dont la nature n’est pas très sûre et il y a un nouveau langage symbolique qui apparait avec le parpaing par exemple.
Oui j’ai remarqué que ce parpaing revient souvent. Dans ton travail on retrouve souvent des choses minérales, et là, on est vraiment dans le faux minéral avec ce parpaing.
Exactement, c’est une forme minérale mais rien que dans le traitement tu vois que ce parpaing n’a pas l’air très véridique, il a l’air presque un peu mou, un peu cartonneux. il y a une sorte de métaphore du dessin en train de se construire, avec l’échafaudage qu’on retrouve dans d’autres dessins qui sert à construire une forme, à la faire tenir.


Dans cette pièce on a là ce grand mur vierge avec seulement un dessin dessus. C’est lié au passage qui amène dans cette salle et à ce premier dessin que l’on voit de l’exposition ?
Oui c’est voulu par rapport au passage. C’est un dessin qui, pour moi, est très important même si je serais incapable d’expliquer pourquoi. C’est le premier dessin de cette série. Au niveau de l’espace ça crée une respiration et ça ne gêne pas pour arriver sur le grand format mural qui est très fort en arrivant. Ça n’interfère pas non plus avec le mur en face qui est très chargé.
C’est une sorte de représentation poétique du titre, de la matière noire. Si on regarde bien, on voit que le dessin est une sorte de projet de sculpture. Cette forme noire a un bord, elle semble fixée, elle tient avec un bricolage dessiné. Mais ça reste un dessin, ce n’est pas un projet d’installation.
On retrouve ce jeu de vrai et de faux lié au dessin. On pense à un trou puis on se rend compte qu’il s’agit d’une forme en volume, accrochée d’un coté par devant mais de l’autre par derrière… et cette forme de trou subit pourtant la lumière puisqu’elle est éclairée…
Il y a un système lumineux alors que ce ne sont que des bouts de bois qui sont fixés. Le côté bricolé et en décalage avec le côté infiniment grand de cette masse étoilée…
On peut passer à la dernière pièce de l’expo ? J’ai lu dans ton entretien avec Jean-François Sanz qu’il y avait un rapport a l’écriture que je n’avais jamais perçu. Peut-être que je ne connais pas assez bien le début de ton travail, mais en tout cas je n’ai jamais vu clairement ce rapport au texte.
Pour avoir des nouvelles pistes de travail, c’est assez intéressant pour moi de penser le médium du dessin comme un autre médium, comme une écriture au départ. C’était mon idée avec des dessins qui étaient faits très rapidement sans esquisse et qui étaient guidés par une histoire, un scénario. Je pensais à l’écriture car il y a ce truc évident et minimal qui est que lorsqu’on a une idée on prend un stylo noir et on la note sur une page blanche assez rapidement. Cette contrainte là m’a fait réaliser pas mal de dessins au début.
OK. Comme on coucherait une idée sur papier en l’écrivant tu le faisais en dessinant. Du coup je comprends mieux cette idée de texte : il n’est en fait pas présent physiquement, typographié.
Non, c’était plus une histoire de littérature, de médium. je parlais volontiers d’écrivains qui m’inspiraient et me nourrissaient plus que d’artistes ou d’installation. J’étais plus attiré par le champ de l’écriture. les premiers travaux de Burroughs avec Gysin sur le cut up. Ils ont réalisé un travail plastique à deux : Gysin dessinait une sorte de grille, une structure à l’encre et Burroughs venait avec des collages et des textes. Cette idée de créer un texte avec d’autres matières, les jeux sur la coïncidence et le hasard forcé et le travail sur le langage, ça me plait. Il y a beaucoup d’écrivains américains dont l’univers créait des échos avec le mien. Cette pièce n’est pas une illustration de leurs idées mais illustre plutôt des connexions.

Et toutes ces phrases à quoi elles se réfèrent alors ?
Là c’est particulier. C’est un travail d’extraits de textes et de mes lectures. Pas tous mais la majeure partie de ces extraits parlent des différentes notions de réalité, autant en sociologie qu’en parapsychologie, en littérature, de manière poétique ou encore de manière scientifique, etc.
Ok donc toutes phrases sur le vrai, la réalité, trouvent écho dans cette notion de décorum qu’on retrouve dans tes nouveaux dessins.
Ça crée un lien avec cette série là autour du double, du réel qui mis en scène et d’imitation du réel avec le décor. Donc ça se réfère effectivement à ça mais je n’avais pas envie que ce soit perçu comme des explications des formats sculptures ou d’autres… Mais il y a un lien, et je suis d’ailleurs content que tu le voies, entre toutes ces pièces et le questionnement du réel.

Il y a effectivement ces phrases sur le réel mais en lisant le mur, je retrouve des mots tels que « je suis composé d’eau », « la noyade », et l’eau par exemple revient souvent dans tes dessins, en cascade, en tourbillon…
Ah peut-être, je n’avais pas vu pour l’eau…
Et même là : cette phrase à propos de »l’intervieweur », ce n’est peut-être pas un hasard non plus…
C’est quoi l’intervieweur ?
C’est moi !
RIRES
En tout cas, ça reste un dessin mural car les textes sont dessinés en reprenant certaines polices, qui étaient les polices des textes au départ pour certains et ça reste donc un dessin mural mais composé de texte. D’ailleurs c’est drôle parce que je vois que certains noirs réagissent mal à la lumière et commencent à se colorer. Ça rappelle les différents noirs de mes dessins. J’avais pas prévu mais je suis content de constater ça !
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propos recueillis le vendredi 6 mai 2011dans l’espace d’exposition.
Abdelkader Benchamma, Dark Matter
jusqu’au 31 mai 2011
Galerie du Jour agnès b.
44, rue Quicampoix
75004 Paris
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collection @ 19 mai 2011 - 10 h 35 min