
J’ai rencontré Lisa et Clément et leurs amis au festival d’Angoulême en 2008. Ils distribuaient gratuitement leur journal de dessin et bande dessinée : Modern Spleen. Séduit par leur démarche j’en avais emmené une cinquantaine d’exemplaires afin de les diffuser autour de moi.
Après un deuxième numéro, Modern Spleen fut remplacé par L’Episode, journal au format plus petit mais au contenu plus long avec des grandes histoires à suivre. Pas avares en mots, Lisa et Clément ont eu la gentillesse de répondre à nos questions, à l’occasion de la sortie du numéro 4, fin septembre.
Voici leurs réponse avec quelques mois de retard…
Depuis, le numéro 5 est sorti, ainsi que l’intégrale de l’année.
Pourquoi avoir arrêté Modern Spleen au bout de deux numéros pour le remplacer par L’Épisode ? Pouvez-vous présenter L’Épisode ?
Modern Spleen et l’Episode se ressemblent énormément : il s’agit de revues de bande dessinée internationale destinées à faire découvrir ou mieux connaître auprès d’un large public des jeunes auteurs. Ce qui change c’est le format et la fréquence de parution.
Modern Spleen était une revue à faible pagination, au format tabloïd. Nous souhaitions qu’un maximum de personnes participe à chaque numéro, ce qui ne laissait qu’une page par auteur et ne permettait pas de développer des récits très ambitieux d’un point de vue narratif. Ce qui primait c’était les travaux privilégiant une approche esthétique.
Nous étions un peu frustrés, en tant qu’auteurs et lecteurs car nous avions soif de récits plus longs, plus denses, qui laissent le temps de s’immerger dans un univers. Nous adorons les feuilletons et étions nostalgiques de revues comme Métal Hurlant ou A suivre qui entretenaient un lien très particulier entre le lecteur et l’auteur, une sorte de complicité. Les histoires développées dans ces revues laissaient une large place à l’improvisation, elles se construisaient au fur et à mesure de leur parution et nous pensons que cela incitait les lecteurs à être créatifs en imaginant à la fin d’un épisode ce qui pourrait bien arriver après. L’Episode nous permettait de publier des histoires longues à suivre d’un numéro à l’autre.

Pour que le lecteur ne perde pas totalement le fil du récit et que l’auteur ait le temps de travailler sereinement, nous avons accéléré autant que possible la fréquence de parution : Modern Spleen paraissait tous les quatre mois et l’Episode tous les deux mois.
Pour disposer de d’avantage de pages sans augmenter trop considérablement les coûts, nous avons ajouté quelques feuillets puis simplement plié le journal en deux, passant d’un format tabloïd à un format proche du A4.
Pour réaliser l’Episode nous faisons appel à deux types d’industries. L’impression sur rotative qui nous permet d’avoir des grandes quantités pour très peu cher et le façonnage réalisé par une entreprise artisanale qui a l’habitude de fabriquer des beaux livres et de travailler avec des imprimeurs offset. Réunir ces deux sensibilités très différentes autour de la production d’un même objet a été compliqué (et reste compliqué car l’impression n’est jamais fixe, elle réserve toujours des surprises, il peut y avoir des décalages importants, etc). L’Episode numéro zéro imprimé à la suite de Modern Spleen était un test grandeur nature qui s’est avéré concluant pour nous. Après ça, nous avons lancé l’Episode qui nous a fait passer d’un journal gratuit diffusé à 20000 exemplaires, à une revue payante avoisinant les 5000 exemplaires.

Nous pensions, bien évidemment, que l’Episode serait accueilli avec bienveillance dans toutes les bonnes librairies. Jamais nous n’aurions imaginé ne pas trouver de distributeur. C’est ce qui s’est passé pourtant. Nous avons frappé à toutes les portes en nous heurtant systématiquement à des refus. Ils étaient motivés par le peu d’intérêt économique que représente notre démarche pour les intermédiaires et par l’aspect un peu « pauvre » de nos publications (pas de couverture rigide, papier trop fin, pas de dos carré-collé).
Concernant l’intérêt économique, il est vrai que nous avons essayé de fixer un prix de vente qui soit le moins élevé possible. 30 % (à peu près la marge prélevée par le distributeur) de 4 euros, ça ne pèse pas bien lourd.
Leur argument concernant l’aspect de l’objet soulève des questions plus intéressantes selon nous. Nous avons l’impression que les distributeurs ont une idée très arrêtée de ce à quoi doit ressembler une bande dessinée et de l’usage qu’on peut en faire. C’est à dire un objet précieux, beau, à collectionner dans une bibliothèque. Ce style de livre a été développé par un génération qui voulait se défaire du standard dominant (le fameux « 48 CC »). Cette génération a réussi à faire admettre que la bande dessinée pouvait être une expression artistique à part entière, et qu’elle n’était pas seulement réservée aux enfants ou aux adolescents. Pour cela, elle a associé à la qualité des contenus publiés la qualité des contenants, avec des objets-livres de belle facture. Leur démarche a débouché sur un nouveau « standard » qui existe à côté de l’ancien. Produire quelque chose qui soit formellement différent (sur support pauvre) c’est d’emblée, pour les distributeurs, se marginaliser. Et pour eux, la marge, c’est le fanzinat qui n’a pas de raison de bénéficier des circuits professionnels de distribution. En effet, les fanzines sont souvent des œuvres produites artisanalement, à peu d’exemplaires. Imprimer notre revue sur rotative nous permet de bénéficier de tirages très importants pour pas cher, ce qui correspond à notre envie de nous adresser à beaucoup de gens. Nous trouvons dommage que les publications « marginales » ne soient disponibles que pour un nombre restreint d’individus, habitués à ces circuits alternatifs et déjà convaincus de leur intérêt. Nous pensons qu’il est important qu’un public plus large puisse découvrir et s’habituer petit à petit à des œuvres différentes de celles qu’il connaît.
Pendant une année, nous avons lutté en espérant trouver un distributeur. Certains éditeurs nous ont aidés, comme Thierry Groensteen de l’An 2 et Grégory Jarry de Flblb. Ces derniers n’ont pas ménagé leurs efforts pour essayer de convaincre leur propre distributeur. En vain.

Nous étions parfaitement dégoûtés et abattus mais nous avons décidé de continuer à produire la revue sans qu’elle soit présente en librairie.
Contrairement à ce que nous annonçaient les distributeurs, à savoir que notre magazine n’intéresserait personne, nous totalisons pas loin de 750 abonnés et vendons ponctuellement une centaine d’exemplaires à l’unité.
Il nous semble qu’en France il est très difficile d’imaginer qu’un livre puisse exister en dehors du seul réseau des librairies. Tout se passe dans cet univers clos. La chaîne des intermédiaires entre l’auteur et le lecteur (éditeurs, distributeurs, diffuseurs et libraires) est clairement établie. Notre expérience malheureuse nous pousse à croire que chacun filtre et élimine beaucoup de choses intéressantes pour des raisons qui sont parfois parfaitement légitimes au vu de ses intérêts respectifs et des difficultés auxquelles il est confronté, mais aussi parce qu’il a une représentation trop limitée de ce qu’est un livre.
Quand un éditeur cherche à élargir son lectorat, il s’adresse aux gens qui fréquentent déjà les librairies, mais pas le rayon bande dessinée, qu’ils imaginent réservé à des débiles mentaux. Pour les draguer on leur parle de « roman graphique », en insistant bien sur le mot « roman ». C’est pas vraiment de la bande dessinée, c’est plus intelligent, plus sérieux.
Cette pratique est peut-être limitée à la France et à quelques pays. Au Japon, par exemple, parallèlement aux livres à collectionner, qui sont de très bonne qualité et qui coûtent relativement cher, il y a des magazines de prépublication peu onéreux, qui sont presque considérés comme des produits jetables. On les trouve dans des librairies, certes, mais aussi dans des kiosques et même des distributeurs automatiques ! Bref, des tas de gens qui ne mettraient pas un pied dans une librairie (et il y en a des centaines de milliers) se sentent concernés par les livres qui font partie intégrante de leur quotidien.
La gratuité nous permettait de diffuser nous-mêmes Modern Spleen dans des librairies mais aussi des lieux culturels et sociaux que nous jugions de qualité (après les avoir contactés un à un), comme des théâtres, certains cinémas d’art et essai, des galeries, des épiceries sociales, etc. D’être passés à un payant complique drôlement la tache. Mais il existe des tas de réseaux passionnants (comme les AMAP : Association pour le Maintien d’une Agriculture Paysanne) qui n’ont a priori rien à voir avec la culture et qui fédèrent pourtant des gens ayant envie de créer des liens directs entre les producteurs et les consommateurs sans le filtre des intermédiaires. C’est sur cette piste que nous travaillons actuellement. C’est un chantier immense.
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collection @ 27 janvier 2011 - 10 h 52 min